Point de Contact

Cyberviolences sexistes et sexuelles : une enquête inédite révèle l’urgence d’agir

Point de Contact, association reconnue signaleur de confiance par l’Arcom, publie aux côtés de Féministes contre le cyberharcèlement et de #StopFisha les résultats de la Grande Enquête sur les cyberviolences sexistes et sexuelles (CVSS). Lancée en juin 2025, cette première enquête nationale repose sur 2 136 témoignages recueillis, dont 1 209 victimes. Ses résultats documentent un phénomène de masse, structurellement genré, dont les conséquences psychologiques, sociales et parfois vitales appellent une réponse politique d’urgence.

Longtemps reléguées au rang de simples nuisances numériques, minimisées et mal nommées, les cyberviolences sexistes et sexuelles frappent pourtant des dizaines de milliers de personnes en France. Ce déni de réalité prive les victimes de reconnaissance, retarde les réponses institutionnelles et entretient l’impunité des auteurs. C’est pour rompre avec cette invisibilisation que les trois associations, organisations de terrain recevant chaque année des milliers de signalements, ont mené cette enquête. Sans données robustes et publiques, il est en effet impossible d’alerter l’opinion, d’interpeller les plateformes et d’obtenir des politiques à la hauteur de l’ampleur du phénomène.

Les femmes, les filles et les mineur·es en première ligne

Les résultats confirment la nature profondément genrée des cyberviolences sexistes et sexuelles. 82 % des victimes sont des femmes ou des filles, un chiffre cohérent avec les données de signalement de Point de Contact (80 % de victimes féminines en 2025). Les espaces numériques répondent aux mêmes logiques de domination que le monde physique. Selon le ministère de l’Intérieur, 85 % des victimes de violences sexuelles enregistrées sont des femmes ou des filles : ces violences ne surgissent pas de nulle part, elles prolongent et amplifient des rapports sociaux préexistants.
Les mineur·es constituent une population particulièrement exposée. Plus d’une victime sur deux (56 %) a subi des CVSS alors qu’elle était mineure, et 36 % des mineur·es victimes ont vu des contenus intimes diffusés sans leur accord. Cette surexposition est aggravée par le cumul des discriminations : 79 % des victimes déclarent être exposées à au moins une forme de discrimination, et plus de la moitié en cumulent deux ou davantage.

Quelques chiffres clés de l'enquête

  • 82 % des victimes sont des femmes ou des filles ; ce taux atteint 87 % pour les victimes de diffusion non consentie de contenus intimes.
  • 56 % des victimes ont subi des cyberviolences alors qu’elles étaient mineures.
  • 63 % des victimes ont fait face à des violences répétées dans le temps, et une sur dix indique que ces violences durent encore au moment de l’enquête.
  • Plus d’une victime sur quatre a vu des contenus sexuels ou intimes la concernant diffusés sans son consentement.
  • 85 % des agresseurs identifiés sont des hommes ou des garçons ; ce taux monte à 93 % dans les cas de diffusion non consentie.
  • Seules 4 % des victimes ont contacté une association spécialisée et 12 % ont déposé plainte.

Un continuum numérique-physique qui met en péril la vie des victimes

L’enquête invalide l’idée reçue selon laquelle les cyberviolences se réduiraient à un incident ponctuel : 63 % des victimes ont subi des violences répétées dans le temps. La frontière entre violence en ligne et hors ligne se révèle elle aussi largement fictive. 32 % des victimes ont été confrontées à des violences physiques, psychologiques ou sexuelles se poursuivant hors ligne.
Ce continuum peu résulter dans la mise en danger de la vie des victimes. Lorsque les violences restent cantonnées aux espaces en ligne, 10 % des victimes rapportent des idées suicidaires et 7 % une tentative de suicide. Ces chiffres s’aggravent considérablement quand les violences se prolongent hors ligne : 54 % des victimes font alors état de pensées suicidaires et 24 % déclarent avoir tenté de mettre fin à leurs jours. La technologie elle-même est régulièrement instrumentalisée à des fins de contrôle : outils de « nudification » fondés sur l’intelligence artificielle, deepfakes, logiciels espions, traceurs GPS et objets connectés permettent aux auteurs d’intensifier leur emprise.

Des auteurs majoritairement masculins, souvent issus de l'entourage proche

L’enquête bat en brèche la figure de l’agresseur inconnu et anonyme. Lorsque l’auteur est identifié, 85 % des agresseurs sont des hommes ou des garçons — un taux qui atteint 93 % dans les cas de diffusion non consentie de contenus intimes.

Près des deux tiers des victimes connaissent leur agresseur, et 45 % le connaissent physiquement, dans le monde tangible. La relation de confiance est un vecteur central de ces violences : parmi les victimes dont l’agresseur est connu, 52 % rapportent des faits survenus dans le cadre d’une relation amoureuse ou de couple.

Ces violences individuelles se déploient en outre sur un terreau idéologique — le masculinisme. Elles sont amplifiées par des algorithmes de recommandation qui accordent une visibilité préférentielle aux contenus polarisants, transformant en pratique la misogynie en modèle économiquement rentable.

Des violences mal nommées qui privent les victimes de leurs droits

La reconnaissance des cyberviolences reste une condition indispensable de leur prise en charge. Or l’enquête révèle un décalage profond entre familiarité de surface et repérage concret. Si le cyberharcèlement (99 %) et la diffusion non consentie de contenus intimes (95 %) sont largement identifiés, les formes aux désignations techniques le sont beaucoup moins : seuls 61 % reconnaissent le stalking, 38 % le grooming et 24 % le doxxing comme des cyberviolences.

Cette méconnaissance se prolonge sur le plan juridique. 65 % des répondant·es ignorent que les sanctions applicables peuvent être élevées, ce qui ôte à la loi son potentiel dissuasif, et 48 % des victimes comme du grand public ne se sentent pas suffisamment informé·es. Le déficit d’information pèse particulièrement sur les mineur·es : une victime mineure sur trois ignorait que le dépôt de plainte était une option.

Une parole entravée par la revictimisation institutionnelle

Le silence des victimes n’est pas un choix. Il est le produit de mécanismes systémiques — minimisation des violences (48 %), honte (46 %), peur du regard des autres (42 %), méconnaissance des structures d’aide (35 %).

Faute d’interlocuteurs institutionnels identifiés, les victimes qui se confient se tournent massivement vers l’entourage personnel : 57 % vers un·e ami·e, contre 4 % seulement vers une association spécialisée.

Lorsque les victimes osent franchir le seuil institutionnel, la réponse est trop souvent une revictimisation. 66 % des victimes se sont senties culpabilisées lors d’un dépôt de plainte — un taux qui grimpe à 74 % dans les réponses institutionnelles faites aux victimes de diffusion non consentie de contenu intime. Seules 26 % d’entre elles se sont senties écoutées et aidées.

« Les victimes se multiplient et les tendances s’affirment sans pour autant que le nécessaire soit fait, ni en amont, ni en aval. Plus de la moitié des répondants ne s’estiment pas suffisamment informés sur le sujet et des structures comme les signaleurs de confiance se heurtent souvent à des plateformes peu coopératives : il faut que cela change. »
Yann Lescop, Point de Contact

Des recommandations à la hauteur de l'urgence

Face à ce constat, les trois associations formulent des recommandations concrètes à destination des pouvoirs publics et des plateformes numériques :

  • prévenir dès le plus jeune âge par l’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité (EVARS) dans une perspective féministe, et déployer de grandes campagnes nationales de sensibilisation ;
  • rendre le signalement réellement accessible et transparent et faire de la conservation des preuves un droit effectif pour la victime ;
  • former l’ensemble des professionnel·les en contact avec les victimes et améliorer l’accueil lors du dépôt de plainte ;
  • renforcer la responsabilité des plateformes dans le cadre du règlement européen sur les services numériques (DSA) : paramètres protecteurs par défaut, bonnes pratiques de modération, contribution à la réparation des dommages ;
  • produire et financer des données publiques pérennes et soutenir durablement les dispositifs associatifs existants, encore trop méconnus et insuffisamment financés.

Les espaces numériques, terrains de lutte et d'émancipation

Cette enquête documente l’ampleur et la gravité des cyberviolences sexistes et sexuelles, mais elle rappelle aussi que de nouvelles formes de résistances émergent. La réappropriation des espaces numériques par les femmes et les minorités de genre — par la cybersécurité, le détournement des termes stigmatisants, la lutte contre la censure algorithmique ou le boycott des plateformes — s’est imposée comme l’un des faits politiques majeurs des deux dernières décennies.
Ces pratiques ne sauraient toutefois constituer des réponses suffisantes à un phénomène systémique. Point de Contact, Féministes contre le cyberharcèlement et #StopFisha appellent à une transformation en profondeur des conditions de production des outils numériques, à une régulation ambitieuse des plateformes et à un soutien public massif aux structures qui, aujourd’hui, accompagnent les victimes et font face — souvent seules — à l’urgence.

La Grande Enquête sur les cyberviolences sexistes et sexuelles est un projet d’origine inter-associative, qui a bénéficié d’un soutien financier de la part du ministère chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations.

À PROPOS

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Point de Contact est une association de lutte contre les cyberviolences et de protection des droits
des citoyens sur internet. Elle permet par exemple aux victimes et aux témoins de lui signaler des
contenus ou des comportements malveillants et collabore étroitement avec les autorités et les
plateformes numériques pour en obtenir le retrait. L’association mène également des actions de
formation, de sensibilisation et de plaidoyer à l’attention des jeunes, des professionnels, des
entreprises et des pouvoirs publics.

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